Comment devient-on poète ?

December 25, 2009

A défaut d’une réponse personnelle, je vous présente une histoire contée par Roberto Benigni dans son film “Le tigre et la Neige”. La scène se déroule dans l’appartement d’Attilio à Rome. Attilio est professeur de poésie et vit dans un appartement séparé de sa femme – on ne sait pas pourquoi, ni qui est sa femme. Cet après-midi, il vient chercher – en retard, forcément c’est un poète – ses deux filles Emilia et Rosa qu’il emmène au cirque avant de ramener chez lui. La scène commence le soir, alors qu’Attilio travaille dans la cuisine et que ses filles s’apprêtent à dormir.

Voici la transcription du dialogue en anglais – je n’ai malheureusement pas de traduction française ou italienne qui rivalise :

- What’s that?
- A bat!
- Get down, keep down! It’s casing the joint, let’s see what it’s up to!
- Let’s get under the bed. Go away, beastly bat!
- Don’t say that. You’ll offend it if you call it a beastly bat, you’ve got to be nice. Oh bat, sweet creature of the night, you’ll find the window on your right!
- “What luck!”
- That’s what poetry’s all about, you called it a beastly bat. It always works. I was shaving in the bathroom yesterday. A spider climbed in and I said to it, “Spider dear, get out of here”. It went!
- And if you find a mouse?
- “Mr. Mouse, leave this house” then run for it.
- Will you teach me to write nice poems? How did you become a poet? How do you start?
- I was small, younger than you are now,eight or nine. I was with my mother, I loved her so much… We were at Uncle Giustino’sand there was a wood. Do you know what happened?
- What?
- A little bird flew by, singing, flying lower and lower. He landed right here on my shoulder. I swear!  He’d chosen me, of all people. I was afraid he’d fly away, so I pretended to be a tree, I didn’t move a muscle. I started to feel my heart beating, thumping actually.
- And then?
- It flew away. I wanted to tell my mother. “Mamma, a little bird, flying and singing landed on my shoulder and sat there for an hour. She said, “I thought something awful happened” and carried on chatting.
- That was mean of Granny, didn’t she like birds?
- No, Granny wasn’t mean,and she did like little birds. It wasn’t her, it was me. It was my fault for not telling the story properly, for not making her feel what I’d felt. I was so upset I told myself, “There must be people whose job is to use the right words, put things in a way who when their hearts beats, they can get other people’s hearts to beat.”  That day I decided to become a poet.
- My heart beat. Mine too, but Granny’s didn’t.
- If the words aren’t right, nothing’s right. If I say now, “go to sleep”,those are the right words.
- And if another bat comes in?
- Off to bed with you. I’ve got to get you to school at 9:00 tomorrow.
- At 8:30!
- I know.
La poésie est partout dans cette scène.
  1. Le retour d’un père dans son foyer avec ses filles, image rassurante et excitante d’un refuge atypique pour la nuit – les filles habitent chez leur mère dans une grande maison.
  2. Puis l’apparition d’un intrus, une bète féroce d’aspect lugubre – elle est sombre, comme la nuit – et au comportement des plus étranges – elle vole sans y voir, de manière chaotique – et qui nous renvoit à nos peurs d’enfants l’espace d’un instant.
  3. Car le père arrive précipitamment, il se prend à leur jeu – il mime leur peur mais conseille de rester à terre – pour ensuite mieux les taquiner et leur montrer comment réagir face à cet évènement insolite dont il finira par triompher.
    L’attitude est bien celle d’un poète, il s’agit de toucher l’autre – la bête inconnue – par de belles et justes paroles – comme il le dira lui-même plus tard. Le poète impressionne – au sens d’affecter, produire une sensation vive et forte – par le choix de ses mots et le jeu de leur combinaison – et la traduction anglaise rend hommage à ce jeu.
  4. Cette mise en scène amène le spectateur à partager l’émerveillement des jeunes filles et aboutit à une symétrie des rapports entre les filles et leur père d’une part – dans le récit – et le spectateur et Roberto Benigni d’autre part – hors récit. Dans cette scène, les premiers reconnaissent au second le statut de poète-conteur que l’acteur-réalisateur tient dans ses films. Nous autres spectateurs, sommes en quelque sorte des enfants qui demandons à Roberto de nous émerveiller par des histoires d’amour pleine d’espoir, de nous les raconter dans des improvisations frénétique sans oublier pourtant l’essentiel, la poésie qui donne du sens au monde.  Ainsi, Benigni semble nous raconter ici bien plus qu’une histoire, il s’agit peut-être de son histoire qu’il nous confie comme à ses enfants. L’histoire d’une gamin qui s’est rendu compte bien tôt que pour faire toucher les gens il fallait trouver les mots. Le langage nous affecte, mais nous en parlerons plus tard.
Voici ce qui restera pour moi le leitmotiv de ce double discours de Roberto et qui me guide dans mes ambitions poétique : trovare le parole giuste !
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