le crok fondant
January 24, 2010
Appel d’air, une odeur de cannelle s’engouffre dans vos narines.
Simple inspiration évocatrice, vous salivez d’apaisement.
L’antre(mets) sombre et brut vous épi(c)e de ces miettes allongées.
Pris en tenaille, l’approche est précipité mais les chutes parcellaires, vous l’embouchez.
Mordant le grain, vous trébuchez sur des pépites fondantes, des graines croquantes.
L’impact papillaire se propage, vous guettez la prochaine marée d’eau fumée des îles.
Vous aurez reconnu une variation généreuse de la recette de gâteau au chocolat de Mme Charonne. Au menu, noix, amandes, canneberges trempées dans de la vieille prune, copeaux de chocolat pâtissier et une pincée de cannelle pour le nez.
Pour les amateurs de céréales distillées, accompagner la prise par une lichette de whisky (Talisker, 12 ans d’âge par exemple ;) pour faire ressortir l’arôme chocolatée et alterner les saveurs.
Mais vivre sans tendresse ?
January 13, 2010
Peut-être connaissez-vous cette version de “La Tendresse” ? Chantée dans les années 60 par Bourvil et très subtilement ré-interprété à la fois en yiddish et en français par les Yeux Noirs. Mettez le son, je vous cause des paroles juste après.
Comme vous le constaterez, le yiddish ressemble à un dialecte allemand qui résonne plutôt bien dans les oreilles germanophone. Je tente une traduction bancale de la partie yiddish avec les moyens du bord – à l’aide ! Je mets en parenthèse les traductions (approximatives), et en double celles qui sont carrément ((fumeuses/incertaines)).
Men ken leïben oune groshen / On peut vivre sans un sou
Oune dire gelt / Sans (rentrée d’argent) loyer à payer
Mit gour nicht in di tashn / Avec pas grand chose dans la poche
Oun fra in di velt / Sans ((libérer)) le monde
[Refrain]
A dokh leben oune liebkeit / Mais vivre sans tendresse
Dous ken gournicht gournicht zain / Cela n’est pas possible
Naïn naïn naïn / Non non non
Dous ken gournicht gournicht zain / Cela n’est pas possible
Mi kenn leïben oun’a mazel / On peut vivre sans la chance
Es ist nicht a faïle / Cela n’est pas ((…))
Mir kenn zaïn a schlemazel / On peut être un malchanceux
Un treffen di tsrie / Et rencontrer ((…))
A dokh leïben oune liebkeit [Refrain]
Dous ken gournicht gournicht zain
Naïn naïn naïn
Dous ken gournicht gournicht zain
Dous ist dokh a zisse krankheit / Tu es une bien douce maladie
Lieb of oben ershtem blik / Amoureux dès le premier regard
Dous ist doch a zisse schwarhkeit / Tu es une bien douce faiblesse
Ven zi get mi ir a kick /Lorsque tu me lance ton regard
Rikhtig rikhtig / Vrai, bien vrai
Me ken leïben vi a ganef / On peut vivre comme un voleur
(vi) a shnorrer a tzar / Comme un mendiant, un tsar
und shlekh varbringue dous lebn / Et mal ((…)) (la vie)
und nicht zeïn ka nar / Et ne pas être ((…))
A dokh leïben oune liebkeit [Refrain]
Dous ken gournicht gournicht zain
Naïn naïn naïn
Dous ken gournicht gournicht zain
On peut vivre sans richesse
Presque sans le sou
Des seigneurs et des princesses
Y’en a plus beaucoup
Mais vivre sans tendresse
On ne le pourrait pas
Non, non, non, non
On ne le pourrait pas
On peut vivre sans la gloire
Qui ne prouve rien
Etre inconnu dans l’histoire
Et s’en trouver bien
A dokh leïben oune liebkeit [Refrain]
Dous ken gournicht gournicht zain
Naïn naïn naïn
Dous ken gournicht gournicht zain
Et maintenant grand jeu concours, faites des propositions pour combler les ((…)) !
Comment devient-on poète ?
December 25, 2009
A défaut d’une réponse personnelle, je vous présente une histoire contée par Roberto Benigni dans son film “Le tigre et la Neige”. La scène se déroule dans l’appartement d’Attilio à Rome. Attilio est professeur de poésie et vit dans un appartement séparé de sa femme – on ne sait pas pourquoi, ni qui est sa femme. Cet après-midi, il vient chercher – en retard, forcément c’est un poète – ses deux filles Emilia et Rosa qu’il emmène au cirque avant de ramener chez lui. La scène commence le soir, alors qu’Attilio travaille dans la cuisine et que ses filles s’apprêtent à dormir.
Voici la transcription du dialogue en anglais – je n’ai malheureusement pas de traduction française ou italienne qui rivalise :
- What’s that?- A bat!- Get down, keep down! It’s casing the joint, let’s see what it’s up to!- Let’s get under the bed. Go away, beastly bat!- Don’t say that. You’ll offend it if you call it a beastly bat, you’ve got to be nice. Oh bat, sweet creature of the night, you’ll find the window on your right!- “What luck!”- That’s what poetry’s all about, you called it a beastly bat. It always works. I was shaving in the bathroom yesterday. A spider climbed in and I said to it, “Spider dear, get out of here”. It went!- And if you find a mouse?- “Mr. Mouse, leave this house” then run for it.- Will you teach me to write nice poems? How did you become a poet? How do you start?- I was small, younger than you are now,eight or nine. I was with my mother, I loved her so much… We were at Uncle Giustino’sand there was a wood. Do you know what happened?- What?- A little bird flew by, singing, flying lower and lower. He landed right here on my shoulder. I swear! He’d chosen me, of all people. I was afraid he’d fly away, so I pretended to be a tree, I didn’t move a muscle. I started to feel my heart beating, thumping actually.- And then?- It flew away. I wanted to tell my mother. “Mamma, a little bird, flying and singing landed on my shoulder and sat there for an hour. She said, “I thought something awful happened” and carried on chatting.- That was mean of Granny, didn’t she like birds?- No, Granny wasn’t mean,and she did like little birds. It wasn’t her, it was me. It was my fault for not telling the story properly, for not making her feel what I’d felt. I was so upset I told myself, “There must be people whose job is to use the right words, put things in a way who when their hearts beats, they can get other people’s hearts to beat.” That day I decided to become a poet.- My heart beat. Mine too, but Granny’s didn’t.- If the words aren’t right, nothing’s right. If I say now, “go to sleep”,those are the right words.- And if another bat comes in?- Off to bed with you. I’ve got to get you to school at 9:00 tomorrow.- At 8:30!- I know.
- Le retour d’un père dans son foyer avec ses filles, image rassurante et excitante d’un refuge atypique pour la nuit – les filles habitent chez leur mère dans une grande maison.
- Puis l’apparition d’un intrus, une bète féroce d’aspect lugubre – elle est sombre, comme la nuit – et au comportement des plus étranges – elle vole sans y voir, de manière chaotique – et qui nous renvoit à nos peurs d’enfants l’espace d’un instant.
- Car le père arrive précipitamment, il se prend à leur jeu – il mime leur peur mais conseille de rester à terre – pour ensuite mieux les taquiner et leur montrer comment réagir face à cet évènement insolite dont il finira par triompher.
L’attitude est bien celle d’un poète, il s’agit de toucher l’autre – la bête inconnue – par de belles et justes paroles – comme il le dira lui-même plus tard. Le poète impressionne – au sens d’affecter, produire une sensation vive et forte – par le choix de ses mots et le jeu de leur combinaison – et la traduction anglaise rend hommage à ce jeu. - Cette mise en scène amène le spectateur à partager l’émerveillement des jeunes filles et aboutit à une symétrie des rapports entre les filles et leur père d’une part – dans le récit – et le spectateur et Roberto Benigni d’autre part – hors récit. Dans cette scène, les premiers reconnaissent au second le statut de poète-conteur que l’acteur-réalisateur tient dans ses films. Nous autres spectateurs, sommes en quelque sorte des enfants qui demandons à Roberto de nous émerveiller par des histoires d’amour pleine d’espoir, de nous les raconter dans des improvisations frénétique sans oublier pourtant l’essentiel, la poésie qui donne du sens au monde. Ainsi, Benigni semble nous raconter ici bien plus qu’une histoire, il s’agit peut-être de son histoire qu’il nous confie comme à ses enfants. L’histoire d’une gamin qui s’est rendu compte bien tôt que pour faire toucher les gens il fallait trouver les mots. Le langage nous affecte, mais nous en parlerons plus tard.
Intense sensibilité
December 15, 2009
Un ami philosophe et informaticien avait écrit cette phrase sur son wiki :
La vie est intense avant d’être complexe.
La phrase m’est restée comme une manière de se rappeler que la cognition se construit à partir de la perception. En d’autres termes – et en bon adepte de la théorie de l’énaction – nous construisons notre pensée à partir de notre corps, et plus précisément à partir de notre activité perceptive.
- Pour la petite histoire, l’idée est que face à l’inconnu nous bougeons notre corps et qu’en retour de ce mouvements nos organes nous procurent des sensations. A force d’aller-retours (boucles sensori-motrices), notre cerveau est capable de retenir cet ensemble de sensations et c’est de cette manière que nous prenons la mesure de l’espace qui nous entoure, que nous construisons notre rapport au monde et à ses objets.
- Ensuite il faut encore admettre que la pensée n’existe qu’à travers des inscriptions matérielles, que la cognition repose donc sur la reconnaissance des multiples formes que peuvent prendre ces inscriptions, de la lettre de l’alphabet aux impulsions électriques dans nos neurones en passant par la figure géométrique, le tableau etc. Et du coup, si toute pensée se matérialise par une forme dans l’espace, alors penser c’est réécrire ou reformuler une inscription par une autre inscription – dans son cerveau, sur une feuille de papier, n’importe quel support.
Hop, après ce bon bout de chemin – et j’en oublie des étapes, mais on est juste là pour sentir l’idée hein ;) – on finit par dire que la pensée ça se construit sur les sensations que nous procure notre corps – dire que c’est un Post “Citation“. Mais bon si j’écris ici c’est non seulement pour faire partager ce qui me touche, mais aussi expliquer pourquoi, et voir ce qu’on peut en dire – et puis c’est pas comme si il ne restait plus de place sur la page.
Pour revenir à la citation, je la lis de la sorte : ne rien comprendre à quelque chose repose d’abord sur un enivrement des sens d’une telle intensité que l’on est alors plus capable de reconnaître la forme qui se présente à nous. Cela nous dépasse dans un sens des plus organique – ce qui m’amènera à dire ailleurs qu’on fait bien de se doter de nouveaux organes pour penser.
Comme il est tard et que je suis en pleine tourmente poétique, je proposerais une autre citation pour parler cette fois-ci non pas de la pensée, mais du sentiment amoureux et de la tendresse sans laquelle on ne saurait vivre :
Si l’on désire le corps, on s’éprend d’une sensibilité – et de ses aspirations.

