d’un Sourire
December 6, 2009
C’est elle, ce regard qui m’effleure juste et repart d’un geste. Sa silhouette hante encore ma réticule, à l’inverse. Je me sens encore remplie de la présence de ses yeux, la petite mèche qui les traverse. Un détail transperce le voile flouté du tout juste passé, l’embouchure de son cou aperçue au grès de la chute de son haut col.
Ce brusque passage vers une porte marquée du signe “privée” me dévoile une première vision de son intimité que j’imagine déjà douce et granuleuse. C’est déjà l’occasion de rêver qui de mes longs doigts boudinés ou de mes lèvres charnues auront la primeur de la caresse. A moins que ce ne soit le bout de mon nez proéminent qui éprouvera la chaleur et le parfum de sa peau légèrement couverte à l’embouchure de son dos.
Je reviens subitement de l’orée fantastique de mon imagination suite à sa sortie éclair de la pièce interdite et du café-librairie. C’est le temps de payer pour ces quelques herbes infusées, faut faire vite ! Je bavarde un instant avec le tenancier mais ne trouvant pas d’ouverture pour éclairer mon mystère je quitte moi aussi ce refuge pour le grand air, avec l’espoir veule mais languissant de la revoir, encore un peu, encore une fois.
La nuit était tombée pendant que les filets de la bibliothèque m’enveloppaient finement. D’une vague à l’autre, dans cet océan littéraire je scrutais du regard les écumes à la recherche d’un texte inconnu encapsulé dans ces bouteilles opaques et rectangulaires. Je retrouvais une poignée de bonne bouteilles que les auteurs connus et appréciés avaient laissé à l’eau au gré de leur navigation. Jour de chance, du côté Science-Fiction on discernait les pérégrinations de l’un d’entre eux tellement le nombre de bouteilles-bouées étaient imposant. C’est ainsi que je m’assis, pour me désaltérer d’eau chaude et de mots bien agréablement infusés, que la porte s’ouvrant je relevais la tête d’un rien, machinalement.
La lune à trois-quart pleine m’aida à m’habituer à l’obscurité dont je prenais si subitement conscience. Aucune silhouette alentours, je renonçais à faire le guet plus longtemps et commençais à marcher lâchement. Soudain un bruit de portière qui claque, comme un indice d’une présence cachée et qui se révèle à quelque pas, sur le trottoir d’en face. Je continue à marcher portant toute mon attention vers celle qui revient promptement au refuge que je viens malheureusement de quitter pour elle. Ach Scheise, elle vient de traverser, son visage s’éclaire une dernière fois à la lumière froide d’un lampadaire. Sa tête tourne, elle me regarde indifféremment comme on regarde un inconnu. De mon côté, je m’embourbe dans la confusion, jonglant entre la panique – vite faire quelque chose, qu’elle me remarque – et l’hésitation face à ce visage de nuit glacé – ce n’est pas le bon moment, je ne suis qu’un passant, de toute façon elle s’en va, c’est fait.
Mais tout d’un coup la terre bascule, l’air se réchauffe et la lune pâle s’éclipse le temps d’un sourire d’automne. C’est une esquisse fugace, sa chaleur retenue laissent pourtant présager les contours de ses lèvres, les plis d’hilarité qui se forment aux abords cernées de ses grands yeux et peuplent ses joues creuses. Bien tôt, la lune reprend sa place à mes côtés, me laisse retenir dans le silence de la nuit quelques impressions agitées pour composer ce texte et recomposer ma mémoire.
Sous influence - scénaristique de Coffee and Cigarettes (Jim Jarmush) - musicale de Garage à Trois, de Mulatu Astatke & the Heliocentrics - féérique d’une nuit d’automne et d’un sourire.